François Jaubert, carton plein

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François Jaubert, créateur d'Aerboard

Par la magie de la poésie, Baudelaire prenait de la boue et en faisait de l’or. Par celle des mathématiques et de la mécanique des fluides, François Jaubert transforme du carton destiné à la déchèterie en produit technique de haute performance, l’Aerboard. Une prouesse digne de l’alchimie qui est aussi le fruit d’une transformation personnelle, où le Mastère spécialisé en architecture navale et offshore de l’ENSTA a joué le rôle d’école de la seconde chance.

Les vêtements du Capitaine Nemo étaient faits du cuir de lianes marines, et il écrivait à l’encre de poulpe. Il y a un peu de ce personnage mythique chez François Jaubert, anti conformiste revendiqué qui a dû avancer en sous-marin dans le système académique, les "voies royales" n’étant jamais les plus faciles à emprunter pour les personnalités atypiques comme la sienne. Ses lianes marines à lui, c’est le carton, celui qui s’entassait devant le chantier naval où il travaillait à l’époque, en attendant de partir pour la déchèterie :
 
« On utilisait beaucoup de Nomex pour les structures en nid d’abeille des coques de voiliers, mais on devait l’utiliser avec parcimonie du fait de son coût exorbitant. Et puis un jour, je vois cet énorme tas de cartons à la sortie du chantier et je me dis : mais en fait, le carton, c’est aussi une structure en nid d’abeille ! Est-ce qu’on ne pourrait pas le doper pour en faire un produit aussi performant que le Nomex ? Tout est parti de là. »

Avant cette révélation, il y a d’abord un parcours, difficile, que François Jaubert juge lui-même sans complaisance :

« Pour tout dire, je me suis longtemps considéré en échec scolaire, complètement nul en maths. Mes parents ont pourtant tout essayé, m’ont même envoyé dans une sorte de maison de redressement très sévère. Au final, j’ai eu mon bac au ras des pâquerettes. Et j’ai réussi miraculeusement à rentrer dans une école d’architecture une semaine avant la rentrée, grâce à des désistements de dernière minute. »

François Jaubert, créateur d'Aerboard

En école d’architecture, l’approche concrète et le travail par projet permettent enfin à François Jaubert de révéler ses talents. Son diplôme obtenu, il entre dans un grand cabinet d'architecture aux Pays-Bas (de Architekten Cie), remporte des prix et des concours grâce auxquels il obtient un début de reconnaissance. Mais comme il le dit lui-même, « le bâtiment reste le bâtiment. Je ne le considère pas comme le meilleur terrain d’innovation possible. »

Il renoue alors avec son vieux rêve rentré de devenir architecte naval. « Au lycée, je rêvais d’intégrer le campus de Brest de l’ENSTA pour suivre la spécialisation de Génie maritime. Mais mon niveau en maths ne me laissait rien espérer de ce côté-là, je n’aurais jamais été pris dans aucune prépa. »

La trentaine venue, ayant regagné confiance en lui grâce à des débuts professionnels plus qu’encourageants, il candidate au Mastère spécialisé Ingénierie Marine/Architecture Navale et Offshore de l’ENSTA, et est retenu.

« J’étais fou de joie ! Mais lorsque j’ai reçu le programme détaillé de la formation pendant l’été, avec des doses massives de nombre de Reynolds, de Froude et de module de Young, j’ai commencé à transpirer… »

À 33 ans passés, François Jaubert consacre son été à reprendre de zéro tout ce qu’il aurait dû maitriser 15 ans plus tôt.

« J’ai pris un prof en ligne et j’ai fait toutes les annales possibles, suivi tous les cours en ligne disponibles pour rattraper une partie de mon retard. Et même comme cela, ça a été très dur lorsque je suis arrivé dans le Mastère spécialisé, à côté d’élèves ingénieurs de troisième année très affutés. J’ai cravaché, travaillé d’arrache-pied. Et j’ai aussi eu la chance de sympathiser avec un officier de marine un peu plus âgé que l’armée avait envoyé là-bas. On s’est soutenus entre « seniors », moi je lui apprenais un peu l’architecture, il m’apprenait un peu de calcul, on a fait la paire et, non sans mal, on a réussi tous les deux. Aujourd’hui, le module de Young et le moment d’inertie sont devenus des collègues que je côtoie tous les jours, et on s’entend à merveille ! » plaisante le chef d’entreprise.

Une fois son Mastère spécialisé en poche, François Jaubert est donc embauché dans un chantier naval, et nous le retrouvons devant l’immense tas de cartons qui a été sa baignoire d’Archimède.

« Pour tester l’idée, j’ai commencé par une planche de surf. C’était un peu compliqué, mais c’était cool. Puis j’ai réduit l’échelle et travaillé sur une planche de skate, c’était déjà plus simple. Alors j’en ai fait des centaines, que j’ai très bien vendues. Pour repasser à une échelle plus grande, j’ai compris que la clé, ça n’était pas seulement la matrice, mais aussi la résine qui l’entoure. J’ai donc challengé tout ça pour réaliser un composite qui puisse atteindre des taux de déformation extrême. Pour résumer, j’ai réussi à rendre élastique un thermodurcissable… »

Avec sa résine à la fois souple et stable, ce sont aujourd’hui d’immenses marchés auxquels François Jaubert peut s’attaquer : bagagerie, sports, transports, et même aérospatial.

« Notre objectif à présent est de réussir à industrialiser le processus pour passer à un système de production à grande échelle et augmenter drastiquement la capacité de production, avec la ferme volonté de produire 100% en France. »
 

Entre l’adolescent difficile qui préférait faire du skate plutôt que d’aller en cours et le chef d’entreprise d’Aerboard qui envisage sérieusement de retrouver bientôt ses produits dans l’espace, il y a eu beaucoup de tentatives, d’errements et même d’échecs. Et puis un jour le déclic, et le Mastère spécialisé en Ingénierie marine de l’ENSTA, un bond de géant qui a enfin donné à François Jaubert les moyens de réaliser ses rêves.

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