Anne Canteaut, vigie corsaire de la cryptographie

Alumni, Recherche Numérique

Diplômée d’ENSTA Paris, directrice de recherche à INRIA et spécialiste de cryptographie, Anne Canteaut vient de recevoir le prix Irène Joliot-Curie de la Femme scientifique de l’année. Un parcours hors du commun auquel rien ne la prédestinait.

Anne Canteaut, c’est l’histoire d’une lycéenne qui ne savait pas ce qu’elle voulait faire plus tard, mais était persuadée que jamais, au grand jamais, elle ne ferait d’informatique ! Bonne élève, elle est admise à la fois en prépa littéraire et scientifique. C’est finalement cette dernière qu’elle choisit, au lycée Faidherbe de Lille.

Puis vient la période des concours, et le classement des vœux pour les écoles. Toujours aussi certaine de son aversion pour l’informatique, Anne Canteaut prend des options radicales : « J’avais placé tout en bas de ma liste les écoles où on me semblait faire de l’informatique ! » se souvient-elle avec amusement aujourd’hui.

Lors d’une séance d’information dans sa prépa, un ancien élève lui parle avec enthousiasme d’ENSTA Paris, notamment de la solidité du programme de mathématiques en première année. « Mais il s’était bien gardé de me dire qu’on y faisait aussi de l’informatique ! » sourit-elle. « Au final, c’est à ENSTA Paris que j’ai découvert l’informatique… et j’ai trouvé ça formidable ! Au point de choisir de me lancer dans la recherche dans ce domaine… »

L’informatique n’est pas la seule chose qu’Anne Canteaut a découverte à ENSTA Paris. « Je dois beaucoup à l’École. J’y ai découvert tout ce que je pratique aujourd’hui, en particulier la recherche grâce à la fois au stage de première année et au projet de recherche de 2e année. Ça a été déterminant pour ma carrière. »

Anne Canteaut se souvient encore avoir beaucoup apprécié à la fois la solidité de l’enseignement scientifique, mais aussi les enseignements culturels. « Pour moi qui avais hésité entre une prépa littéraire et scientifique, suivre des cours de littérature ou d’histoire de l’art dans une école d’ingénieurs était une très agréable surprise. C’était une formidable ouverture culturelle. »

 

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Dès la 2e année, Anne Canteaut sait qu’elle veut s’orienter vers la recherche. En 3e année, elle postule pour un financement de thèse auprès de la DGA. « Une fois la garantie d’un financement obtenue, c’était bien sûr beaucoup plus confortable de chercher un sujet et un laboratoire d’accueil. Je voulais faire quelque chose à l’interface entre les mathématiques et l’informatique. La cryptographie correspondait parfaitement à cette description, avec de vrais enjeux sociétaux. »

C’est finalement un chercheur d’un laboratoire INRIA à Rocquencourt qui lui proposera un sujet de thèse très précurseur sur une catégorie de systèmes de chiffrement dits « post quantiques », capables de résister à l’éventuelle mise au point d’un ordinateur quantique.

Aujourd’hui encore, le cœur du travail d’Anne Canteaut consiste à comprendre comment garantir durablement la protection de nos données, alors que le numérique prend une part de plus en plus grande dans nos vies. Et pour ce faire, rien de mieux que de comprendre comment « casser » les codes de chiffrement.

« Mon travail consiste littéralement à faire passer des crash-tests aux systèmes de chiffrement, puis à trouver la propriété mathématique qui a permis de les décrypter. On en déduit de nouveaux critères de conception qui rendent les générations suivantes plus robustes. C’est un travail sans fin car il y a toujours de nouvelles idées, de nouvelles techniques pour tenter de casser ces systèmes. »

Si on suggère à Anne Canteaut qu’elle est une sorte de pirate informatique, la réplique fuse accompagnée d’un grand sourire : « Je suis originaire de Dunkerque, ancienne cité corsaire, pas pirate ! Plus sérieusement, il est essentiel qu’il y ait de la recherche publique dans ce domaine, des chercheurs et chercheuses bienveillantes qui trouvent les failles et aident à les combler. C’est une veille de chaque instant. »

 

Une activité si essentielle qu’elle vient de lui valoir l’obtention du prix Irène Joliot-Curie de la Femme scientifique de l’année décerné par l’Académie des sciences.

« Ce prix représente énormément de choses pour moi. Il vient d’abord rappeler l’importance de ma discipline à l’heure où les données sont partout, et où leur protection n’a jamais été un enjeu aussi crucial. A titre personnel, c’est bien sûr une grande fierté, mais je tiens à souligner que rien n’aurait été possible sans les collègues, et les doctorantes et doctorants avec lesquels j’ai eu la chance de travailler. On a trop souvent tendance à oublier que la recherche est avant tout un travail collectif. »

 

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Avec cette reconnaissance de l’informatique comme discipline au cœur des enjeux contemporains, Anne Canteaut espère attirer vers elle de nouvelles générations d’étudiants.

« On ne retient souvent que les effets deshumanisants de l’informatique. Ma responsabilité est justement d’expliquer ce qu’on doit faire en tant que citoyens pour éviter ça, apporter notre expertise afin de contrer tous les risques et les effets négatifs des nouvelles technologies. »

Une responsabilité qu’elle assume en intervenant régulièrement dans les collèges et lycées lors d’événements organisés par des associations telles qu’Animath, Femmes et sciences, ou lors des Rendez-vous des jeunes mathématiciennes et informaticiennes, afin que les jeunes femmes prennent conscience qu’elles ont toute leur place dans les études scientifiques.

Elle y rencontre souvent des jeunes femmes réfractaires à l’informatique. Alors, sans faire de grand discours, elle leur raconte simplement sa propre histoire, celle de la lycéenne qui ne voulait pas faire d’informatique. Et les sourires étonnés qu’elle fait naître, riches de nouveaux horizons, sont sa plus belle récompense.

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