Chaos à Caracas : le rôle des sédiments

Recherche Défense & Sécurité, Numérique
Caracas, située à plus de 150 km à l'est de l'épicentre (étoile noire sur la gauche) a été très touchée par un phénomène d'amplification des ondes sismiques. Crédit : United States Geological Survey

Lors du double séisme qui a frappé le Vénézuéla le 24 juin 2026, des destructions ont eu lieu jusqu’à Caracas, la capitale, distante de plus de 150 km de l’épicentre. Comment expliquer de si fortes destructions à si grande distance ? Jean-François Semblat, professeur ENSTA, dispose de données scientifiques pour l’expliquer.

Les données déterminantes dans les destructions qu’un séisme est susceptible d’engendrer sont bien sûr la magnitude, c’est-à-dire l’énergie libérée à la source, et la profondeur de celle-ci. Dans le cas du 24 juin, ce sont en fait deux séismes de magnitude 7,2 et 7,5 qui se sont produits à 39 secondes d’intervalle, le deuxième à moins de 20 kilomètres de profondeur. Rien de comparable ne s’était produit dans la région depuis plus de 125 ans. Mais cela ne suffit pas à expliquer l’étendue des dégâts et le nombre de victimes, en particulier à Caracas, à plus de 150 kilomètres de l’épicentre.

Le bassin sédimentaire sur lequel s’est construite Caracas est une vieille connaissance de Jean-François Semblat, professeur ENSTA et directeur adjoint de l’Unité de formation et de recherche de mécanique. Dans un article scientifique publié au début des années 2000 dans « Computers and geotechnics » s’appuyant sur les données recueillies lors d’un précédent séisme en 1967, il y décrivait déjà des risques d’amplification d’ondes sismiques pouvant aller jusqu’à un facteur 25. En cause, ce que le chercheur appelle l’effet « bol de gelée ».

Jean-François Semblat, professeur ENSTA et directeur adjoint de l'Unité de mécanique

« L’effet bol de gelée, c’est simplement une question de contraste de propriétés entre la roche qui enserre le bassin sédimentaire (le bol dans l’analogie), très rigide, et les sédiments eux-mêmes (la gelée) qui sont constitués de sable ou d’argile. Si on calcule le coefficient de transmission de l’onde en passant d’une couche rocheuse à une couche sédimentaire, il peut être nettement supérieur à 1. Et plus il y a de couches de sédiments à traverser, plus le phénomène s’amplifie, si bien qu’à la surface on peut observer une amplification très forte des ondes sismiques. »

Ce phénomène est lié à la résonance de ces couches sédimentaires à certaines fréquences qui, si elles coïncident avec la fréquence caractéristique des bâtiments, peut mener à leur endommagement voire leur effondrement complet.

Amplification des ondes sismiques dans le bassin sédimentaire de Caracas : en rouge les zones de forte amplification, en vert les zones de faible amplification. Référence : Semblat J.F., Duval A.M., Dangla P. (2002). Seismic Site Effects in a Deep Alluvial Basin: Numerical Analysis by the boundary element method, Computers and Geotechnics, 29(7): 573-585.

« Lors du séisme de 1967 à Caracas, on avait déjà pu repérer une corrélation nette entre la profondeur du bassin sédimentaire et la hauteur des bâtiments les plus touchés. Dans le quartier de Los Palos Grandes, qui se trouve au-dessus des couches sédimentaires les plus profondes, ce sont les bâtiments de grande hauteur (10 à 12 étages) qui avaient été le plus endommagés » poursuit le chercheur.

Quelles leçons en tirer en matière de génie parasismique ?

« En 2025, nous avons fait paraître avec Kim Pham de l’ENSTA, Agnès Maurel de l’Institut Langevin et Simon Félix du Laboratoire d’Acoustique du Mans un article dans le bulletin de la Société américaine de sismologie (BSSA). Cet article étudie les différentes configurations urbaines conduisant à une réduction des vibrations sur les bâtiments en cas de séisme. Cette approche, que nous avons baptisée « interaction site-ville » est développée, notamment en France, depuis plusieurs années. »

Jean-François Semblat Professeur ENSTA, directeur adjoint de l'Unité de mécanique

Malheureusement, les avantages des plaines alluviales en matière de fertilité des sols et de planéité sont tels que les villes se sont majoritairement développées à proximité, favorisant l’amplification des séismes en milieu urbain. Scientifiques et urbanistes sont donc obligés de composer avec l’existant.

« Sur l’existant, il est très difficile de modifier les configurations urbaines à court terme. Il reste la possibilité de faire des analyses des différentes couches du sol et de déterminer les risques d’amplification en fonction de différentes hauteurs de bâtiments. On peut aussi faire des diagnostics sur les bâtiments potentiellement plus vulnérables et les renforcer. Et nul besoin d’attendre des séismes pour ce faire, cela peut être très facilement réalisé en enregistrant les vibrations ambiantes dans le sol, par exemple celles créées par les activités humaines. Ce « bruit de fond sismique » permet de déterminer directement les caractéristiques vibratoires des bâtiments en l’absence de séisme. »

Si prédire les séismes semble aujourd’hui encore un horizon inatteignable, les travaux menés par Jean-François Semblat et ses collègues de l’ENSTA laissent entrevoir des méthodes de génie parasismique à même de prévenir leurs effets les plus graves.
 

Parole d'expert : Jean-François Semblat sur la liquéfaction des sols pendant les séismes

Nos dernières actualités

Recherche
APRO : Apprendre aux drones à se faire oublier

Qu’il s’agisse d’assurer livraisons urgentes ou services de taxis volants autonomes, les drones aériens pourraient aider à résoudre bien des maux de nos centres-villes congestionnés. A condition toutefois de réduire leur principale nuisance : cet agaçant...

APRO : Apprendre aux drones à se faire oublier

Qu’il s’agisse d’assurer livraisons urgentes ou services de taxis volants autonomes, les drones aériens pourraient aider à résoudre bien des maux de nos centres-villes congestionnés. A condition toutefois de réduire leur principale nuisance : cet agaçant...

École | Formation | Vie étudiante
Gaspard, véliplanchiste de haut niveau et élève-ingénieur

Passionné depuis toujours par la voile et l’univers maritime, Gaspard Carfantan a construit son projet professionnel et personnel autour de cette passion. À 23 ans, il partage son temps entre la voile de compétition et ses études d’ingénieur à l’ENSTA.

Gaspard, véliplanchiste de haut niveau et élève-ingénieur

Passionné depuis toujours par la voile et l’univers maritime, Gaspard Carfantan a construit son projet professionnel et personnel autour de cette passion. À 23 ans, il partage son temps entre la voile de compétition et ses études d’ingénieur à l’ENSTA.

Communiqué de presse | École | Innovation | Recherche
Inauguration du bassin d'expérimentation air-mer, unique en Europe

Ce 24 juin 2026, l'ENSTA a inauguré sur son campus de Brest un nouveau bassin d'expérimentation air-mer : une infrastructure d'exception pour la connaissance de l'océan qui associe un bassin d'essais, une volière à drones et dont les vastes dimensions et...

Inauguration du bassin d'expérimentation air-mer, unique en Europe

Ce 24 juin 2026, l'ENSTA a inauguré sur son campus de Brest un nouveau bassin d'expérimentation air-mer : une infrastructure d'exception pour la connaissance de l'océan qui associe un bassin d'essais, une volière à drones et dont les vastes dimensions et...